Australes

24 Mars 2014: blessure

24 mars 2014 : blessure

 

Blessure à l’œil et à l’âme. Quelle séquelle ?

Björk : Homogenic

Times New Roman de 12 à 16. Les yeux baissent. En fait l’œil droit. Blessure

On en était resté à 3 Evasan ce week-end. Il a quand même fallu que je paie de ma personne pour faire le troisième. Tout cela pour égaler un vieux record. Celui de J. Blessure. En fait trois evasan. Mais l’accompagnant non médical est en train de décompenser une psychose. On a eu peur qu’il détourne l’avion… (C’est pas des blagues). Je me suis donc transformé en accompagnant, médical cette fois-ci. Donc vous admettrez, ma bande de lecteurs adorés et adorables, que l’on est bien à 3 évacuations. Pourra-t-on faire mieux la prochaine fois ?

Prochaine fois ?

Prochaine ?

Blessure.

Dimanche 23 mars 2014. Vol 933 TUB/PPT. Convocation à 13h55 pour un embarquement à 14h55.

Fin des consultations du matin à 12h30. Le temps de préparer mon sac : ordi, casque, mobile, 1 tee-shirt, 1 slip (pour la couleur, me téléphoner), 1 futal de rechange. Gratin de pommes de terre comme lest gastrique. 4 gélules de lopéramide. Blessure. Il y a quand même un problème avec les conduites d’eau.

Taieb m’attend avec l’ambulance. Me parle des Marquises. Déjà ailleurs. Blessure.

Les deux malades se rendent à l’aérodrome avec leur famille. Papi, son beau chapeau et sa jaunisse. Mamie, ses béquilles. Qui lui donnent l’impression de rejouer à la marelle. Je gère leur fret et leurs billets.

Blessure. Des quidams m’abordent, me caressent le bras. « On a signé, pour toi. ».

Blessure. Patricia, la subdivisionnaire, en partance pour une formation, me prend à partie. « 79% de la population a signé pour ton maintien. Et ce n’est que le deuxième jour ! »

Blessure. Avion : Une heure de retard. Le temps de rentrer boire un café. Les visites en 4×4 sur des pistes défoncées, entre les chevaux sauvages, à flanc de falaise. Dithyrambique sur les aventures médicales.

Mataura,Tubuai,Australes,Polynésie Française, blessure

Faa’a. Il est 19h15. La navette est là. Il faut attendre une pauvre fille qui arrive de Bora.

Taaone. Urgences à 20h. A bloc. Ça déborde de plaies, de blessures, de malaise, de vomi. Comme d’hab.

Je n’arrive pas à me faire enregistrer. La préposée ne comprend pas que l’accompagnant peut aussi nécessiter une consultation. Ça ne se voit pas. Tache noire en forme d’oursin calée vers 10h dans l’angle de la vision, éclairs réguliers en arcs de cercle externes, brouillard permanent, impression de larmoiement, d’œdème des paupières et de vieil hématome périorbitaire, comme ceux d’une bonne rixe alcoolisée (style Saturday’s night fever). Blessure interne. La première.

J’abandonne ma carte verte de CPS sur le comptoir. Un infirmier touche à mes patients. Il ne s’est même pas présenté. Il vérifie les constantes sans mot dire. « Oh, je suis le taoté des deux anciens. T’expliques ce que tu vas faire. » Ma haute taille, mon tatouage, mes pieds sales ou ma voix de ténor. Je ne sais encore. Mais il ouvre la bouche, articule quelques paroles. On sent quand même qu’il force. Il n’a pas l’habitude. Les anciens me sourient. Ils auront en plus un repas ce soir. « Eh, ne pas oublier qu’ils arrivent de Tubuai ! Respect. »

Je les suis dans les boxes. Blessures. Ils sont perdus dans tout ce blanc. Ils roulent des yeux dans cet univers aseptisé, se recroquevillent dans les draps neige.

Je suis beaucoup plus tracassés par leur état, leur errance, leurs peurs que par ma rétine droite. Je croise un médecin.

« L’examen du fond d’œil avec Maud, l’ophtalmo de garde ? »

« T’es enregistré pour démarrer les bilans? »

J’ai oublié ma carte de CPS à l’accueil ! Une patiente l’avait conservée et attendait mon retour. Pourquoi ? Je ne sais pas. Ça m’a permis de ne pas la perdre dans le fatras des fiches administratives qui s’accumulent à en tomber au sol.

Pourparlers, charabia, salamalecs divers. Enfin enregistré après un appel de sécurité au service d’ophtalmo. Un sbire anonyme me montre le chemin. Attente dans un couloir sans vie : un comble dans un hôpital.

L’infirmière se présente. Amie de Taieb. On passe le temps. Rapide. Maud arrive, tout sourire.

Pif, paf, machines de science fiction, ordinateurs en rut. Un beau tracé, plein de couleurs. Mars et ses canaux. Blessure bien visible.

Décollement postérieur du vitré. On en voit les bosses, lagon sur les eaux turquoises de mon humeur vitrée. Rien à faire. Attendre une possible amélioration. « Tu vas être obligé de vivre avec une tache » Déjà que c’est le cas à Tubuai… Blessure, double blessure.

Des symptômes, impression de larmoiement, d’œdème des paupières, ne collent pas.

« On te garde ici. Avis neuro après champ visuel. »

La néosynéphrine, le mydriaticum et leur cortège de mydriase me gênent. Je gagne ma chambre. N° 1010. Ça ne s’invente pas. 10/10 pour une acuité visuelle déficiente.

Mataura,Tubuai,Australes,Polynésie Française, blessure

Avant le repas, je demande à être informé de l’état de santé de mes deux patients, abandonnés dans le labyrinthe des examens complémentaires. Les deux diagnostics semblent se confirmer. On en saura plus demain.

Puis SMS. A mort. Blessures, blessures, blessures. Ça saigne sur mon cœur, sur mon âme. Nid douillet ou envol ? Nuit qui déborde de rêves, de remords, de regrets, d’espoirs mais surtout de temps qui passe.

Champ visuel normal. Je vis maintenant avec ma tache. Elle est là au réveil, dans mon œil embrouillé. Me salue de petits éclairs au café. A moi d’y voir plus clair. J’ai cru à d’autres matins.

Chill Bump : Home Sweet Home

C2C : The Cell

Blessure, blessures. Une puis plusieurs.

Il a fallu se fritter à l’accueil du service des urgences. Faire la queue jusqu’à l’heure autorisée des visites publiques.

« Et, vous croyez qu’on se tourne les pouces ? »

« Et tu crois que je vais attendre ! »

Pépé est en train de se faire entuber au scanner. Mamie traine la patte dans le service de neurologie. Le médecin des urgences me tient au courant dans ma chambre 1010.

11H30 : repas d’hôpital. Fœtus d’asperges à la sauce salade de chez « La Case aux Epices », sachet vert deux tons, évoquant vagues et mousson. Date de péremption : 18 juillet 2014. Moignon de lasagnes, chaudes, c’est à noter. Poire glaciale, d’Anjou sur son code barre, 4025 USA.

Beau soleil. Aller acheter des recharges pour mon mobile dont les unités ont été dévorées depuis hier après midi. Puis passage à la direction de la santé.

Retour vers 17h. Avec un bilan même pas en demi-teinte. Pour être poli et ne pas dire bilan de m. Le point positif reste les 90 minutes de marche.

« C’est toi que je t’aime ». Les Inconnus.

Moi, je squatte à Mataura

Toi, tu crèches à …

Notre rencontre, c’était fatal

C’est passé à l’hôpital

Depuis, je veux te revoir

Que je suis au désespoir

J’ai même plaqué toutes mes meufs

Toi, tu me fais un effet bœuf

Je sais pas comment te dire

Ce que je peux pas écrire

Faudrait qu’j’invente des mots

Qu’existent pas dans le dico

C’est toi que je t’aime

Vachement, beaucoup

Revenons à nos moutons. Personne à la cellule des itinérants. Les portes sont ouvertes. Les fauteuils sont vides. Tout le personnel a planté un arrêt de travail. Date de retour non connue. Je monte voir la DRH. Personne. Réunion.

Direction la directrice. Direct. La secrétaire blanchit en me voyant entrer. C’est bien la dixième fois que je débarque sans prévenir depuis le début du mois. Je laisse mon numéro de téléphone en racontant le début de cyclone qui se lève sur Tubuai.

Coiffeur. Coupe à la chinoise. Par un chinois. Bol. On garde le haut. On enlève le bas. 1600 francs. Avec gomina.

Mataura,Tubuai,Australes,Polynésie Française, blessure

Tati. Ses tee-shirt, ses shorts, ses bermudas. Pas chers. Pas chers du tout. 700 francs pacifiques soit 6 Euros. Et un plein de plus. De toutes les couleurs.

Comme Johnny Clegg et Savuka : Cha cha. « I’m waiting for you all my life »…

Repas à 17h30. Langue de bœuf. Ça me rappelle les cours de latin. Impasse. Pain dans la sauce aux câpres. Soirée longue. Spartacus Saison 2. « La vengeance »…

C’est clair dans ma tête. Je vais décoller. Aller voir du pays. Soigner mes blessures. Avec un œil averti. Qui en vaut deux maintenant.

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3 reflexions sur “24 Mars 2014: blessure

  1. marie-blanche

    Alors là c’est un comble ! Les décollements de rétine ça s’opère ? Que va–on te faire ? Tu crois qu’à Papetee il y a de bons spécialistes ? Tu aurais bien pu faire ce « caca » en Métropole ! Je me souviens de la fois où tu avais fait une cataracte fulgurante (tu vois que je n’oublie rien …). Je connais ton énergie, ta volonté, ne te laisse pas faire et montre leur ton tatouage ! Excuse, c’est pas bien de plaisanter, c’est pour cacher mon souci de voir (c’est le cas de le dire!) ce qui te tombe sur le coin de la figure. Avec de gros bisous les arnauds t’envoient une tonne de courage

  2. Valérie

    Désolée pour votre œil. J’espère quand même que l’on pourra vous soigner, malgré ce qu’ils disent.
    Je vous souhaite bon courage, même si je sais que vous n’en manquez pas.

    Biz

    Valérie (la fan de scrapbooking et vide-grenier)

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