Australes

2 Décembre 2013: Chat noir

2 Décembre 2013: Chat noir

 

Chat noir. Black cat. Gato negro.

C’est ce matin qu’a lieu l’enterrement de la doyenne. A 7 heures la messe. A 8 heures le cimetière. J’irai donc à la procession. Chat noir.

Je file me doucher avant les consultations. Il est 5h30. Un bon moment sous la douche, froide. J’ai oublié d’ouvrir le gaz. Chat noir. Heureusement qu’il est tôt. Je cours, mouillé, pour aller ouvrir la bonbonne qui se trouve à l’extérieur. Ce n’est pas moi qui ai inventé l’eau chaude. Mais c’est bien agréable (bienheureux, les simples d’esprits, qui n’ont pas découvert l’eau chaude.)

Gilles passe. Pas dans la douche. On n’est pas assez intime encore. Mais devant mes fenêtres, pendant que je regarde le journal télévisé de 20 heures sur FR2. Il ramène du matériel médical au dispensaire.

6 Heures 30. Chat noir. Les premiers patients sont là (Comme ce matin ; ça rigole depuis un bon moment. La queue se fait dès 6h, 6h15.)

Gilles décide d’ouvrir à 7 heures. Chat noir.

Cela pourra nous libérer vers 8, pour la procession. Visiblement, nous travaillons vite, très vite tous les deux.

Chat noir. La population sait que je suis arrivé et cela devient l’attraction du jour. Passages +++.

Australes, Rapa, Tubuai, Raivave, Polynésie Française. Chat noir

Chat noir. Partie remise pour l’enterrement. On remettra ça une autre fois. Promis ! Mais pas avec la même grand-mère.

Chat noir. Le premier adjoint de la mairie vient me saluer. Il y a un deuxième décès dans la tribu. Cela fait trois morts cette année. Dont deux depuis mon arrivée. Il y a deux jours.

Chat noir. Nous communiquons avec Tubuaï par le fax. Qui vient de tomber en panne. Encore un décès. Mais, vu son âge…

Chat noir. Je découvre avec frissons le RISP, autrement dit le Réseau Informatique de Santé Polynésienne.

Australes, Rapa, Tubuai, Raivave, Polynésie Française. Chat noir

Chat noir. Je plante mon ordi. Pas de code d’accès. Gilles arrête ses consultations pour me dépanner. Il va passer donc un diplôme d’informaticien à la suite de son CAP d’installateur télé.

Chat noir. Le RISP est impressionnant de par sa complexité. Je n’utiliserais pas ce terme, inexact. On dira plutôt qu’il est « intuitif ». En clair, c’est à toi de te débrouiller. Et les consult s’accumulent. Gilles a son rythme de croisière. Mes bougies sont encrassées. Les dossiers médicaux s’accumulent sur mon bureau. L’avantage, c’est que ce sont des chroniques donc des renouvellements d’ordonnance. Les gens sont simples, peu compliqués, pas torturés de la méninge ou de la tripe. Ici, l’existentiel est bleu, comme le ciel, comme l’âme de Rapa. Une constipation, ou son inverse, le rhume de fesse, une entorse, une plaie, petits soucis de la vie quotidienne. Pas de quoi embêter les soignants pour ça. Alors les insomnies, les coups de blues, les idées suicidaires, les remords, la culpabilité, la recherche du moi, le développement du surmoi, l’introjection de l’image du père, l’introspection, la psychogénétique, le complexe d’Oedipe, ou celui d’Electre, les déviances, les tocs, les tics, les tacs, bref, les trucs de psy…

Freud fait du complexe d’Œdipe le pivot de sa théorie pulsionnelle et métapsychologique, devenant ainsi le concept-clé de la psychanalyse et de ses courants dérivés. Vous imaginez sans peine le succès qu’il a rencontré à Rapa.

Chat noir.

Quelques marins, plus ou moins célèbres comme Philippe Poupon, se sont ancrés dans la baie de Haurei. Parfois y ont posé quelques gamètes. Sans souci psychologique. Je ne parle pas de la consanguinité qui fait des ravages chez les Rapanuis. Mais plus physiques. De type enchondromes, très fréquents à Rapa :

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« Le fibrochondrome ou enchondrome correspond à une anomalie de l’embryogénèse. C’est une excroissance cartilagineuse de l’oreille. On la retrouve le plus souvent devant l’oreille, mais parfois au niveau de la joue ou du cou. C’est une anomalie souvent isolée. Mais elle peut être présente dans le cadre de syndrome dont le plus fréquent est le syndrome de Goldenhar. C’est pour cela qu’un examen clinique minutieux à la recherche d’autres anomalies, de même qu’une échographie abdominale (anomalie rénale) et un examen d’audition (anomalie de l’oreille interne) sera réalisé dans le premier mois de vie. L’exérèse est essentiellement à but esthétique. » Tiré de http://www.le-chirurgien-esthetique.com

Les systèmes auditif et urogénital se développent durant la même période de vie embryonnaire (entre la 4e-6e semaine et la 16e-18e semaine) et de nombreux syndromes, liés à des mutations génétiques, associent des malformations de ces deux systèmes. Il faudra donc que je vérifie : les oreilles, la bandelette urinaire et de possibles malformations des mains.

Quand je vous dis que les filles sont friandes de gamètes d’importation. Ce sont toujours les femmes qui ont le souci de la préservation de la race. Rapanui, pour ici. 

Je l’ai découvert en allant manger chez Gilles ce midi. Un aréopage de jeunes filles était déjà installé. Cuisine faite, table mise. Ça papillonne autour des étrangers. Moyenne 18 à 20 ans. Toutes mamans. Toutes charmantes. Toutes cousines, ou sœurs. Toutes minaudes, affriolantes, aguicheuses, alléchantes,attirantes, captivantes, charmeuses, conquérante, embobineuses, enjôleuses, ensorceleuses, entortillantes, fascinantes, passionnantes, séduisantes, bref, tentantes. Mais, attention, brave homme, prêt au don de sperme. C’est la tribu des Rapanuis. Toute intrusion, si l’on peut dire, peut être considérée comme un viol, si l’on peut dire aussi, de l’ensemble de la communauté. Soit on veut se faire grignoter les acabits par les requins, soit on prend le bateau dans l’heure qui suit. Et il n’y en a qu’un par mois. Et pourtant, je vous comprends, âmes charitables. Il faut renouveler ce sang impur qui abreuve nos sillons et donne des enchondromes. Ces dames en sont conscientes. Très conscientes. Et nous n’avons pas la vocation de Saint Saturnin, seul lien trouvé entre un taureau et un martyr. Il finit attaché par les pieds à la queue d’un taureau furieux. A ce point, me direz-vous ! En lisant les lignes précédentes, vous ne pouviez imaginer.

Chat noir.

Ces demoiselles débarrassent la table à gorge déployée, à chiffon humide, à regards langoureux. C’est l’heure de la sieste.

Allez coucher les enfants. Mettez le contrôle parental. Bloquez  les – de 18 ans. X.

Chat noir.

Il faut retourner au travail. Consultations de ma mission obligent. Quand je vous dis que j’ai parfois l’âme d’un missionnaire. Sans en avoir souvent la position.

Et, hop ! On boucle à 15h30.

Les filles sont parties. Chat noir.

Le temps est pourri. Le crachin postillonne sur mes vitres. Chat noir.

Il n’avait pas plu depuis des jours. Comme il y a avait eu un seul décès sur Rapa Itii (Petite Rapa à la différence de sa sœur aînée Rapa Nui : la Grande Rapa, célèbre sous le nom d’île de Pâques) cette année. Chat noir.

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Allez soyons fou, téméraire, aventurier, frapadingue, délirant, philosophe. Noyons-nous, buvons cette pluie. Direction la montagne. Et plus précisément le mont Pukumaru. 605 mètres. Fier, très fier, avec ses cornes de diable, toutes noires. 2 km en ligne droite. C’est-à-dire avec la théorie la plus fumeuse possible. Celui qui a dit que le chemin le plus court est celui de la ligne droite est invité à chausser ses baskets. Annoncé en 1 heure.

Ça grimpe bien. J’enlève le tee-shirt. Il pleut comme vache qui …rit. Autant tout mettre à l’abri dans le sac-à-dos. D’ailleurs, je découvrirais en rentrant que le carnet de chèque y était bien rangé lui-aussi. Dans une pochette extérieure. Chat noir. J’arrive sur un petit col sans nom. C’est le point de passage sur la chaîne de montagnes qui relie le Mont Pukumaru (605m) au mont Motu (481m : contrôlé, oui, oui). Avez-vous trouvé un nom pour ce petit col ? Car il va falloir jouer les cartographes, en Terra Incognita. Je me promets d’aller questionner quelques géographes locaux.

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Disons, le col Duterin !

Ça fait local et médical.

De ce col Dutérin, une pluie battante. Chat noir. Chat gris. On n’y voit plus très bien. Mais en face qu’est-ce ? Plein Est de plus. Quelle chance pour nos repères ! Un gros cap, que dis-je ?

« C’est un roc ! … c’est un pic… c’est un cap ! Que dis-je, c’est un cap ? … c’est une péninsule ! » (Cyrano. Edmond Rostand 1897. Année particulièrement chaude. Bon cru millésimé à conserver)

C’est la pointe Makauae. Vous vous en doutiez.

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La baie s’appellera donc baie de Bergerac. Je m’engage hardiment sur ses coteaux. Facile, ma descente est aisée, car entretenue régulièrement. Tu finiras alcoolique me répète mon père œnophile. D’ailleurs un coteau de Bergerac, ça ne se refuse pas. Ces vins rouges ont souvent une couleur sombre, un bouquet généreux et des saveurs corsées comme ce jour de pluie. Chat noir. Puis je glisse, sans tomber. Façon skate. Le sol est trempé. Comment se fait-ce ? Les bouquets sont de plus en plus généreux. J’ai l’impression de rentrer dans une douche à chaque fois que je frôle une branche. Heureusement, l’eau est tiède.

Je remonte. Glissant prudemment sur le basalte. Chat noir ?

Retour sur le col Dutérin. La piste descend en Sud-ouest. Toute mon enfance. Je me mets à courir. Après les années ? Après mes souvenirs ? Après tout. Je cours et je me sens bien. Humide quand même. Chat noir.

Paf, le chat.

Chemin éboulé. Rien ne passe. Même pas la pluie.

Demi-tour, tour. Je remonte. En courant. Eh, oui, mesdames, en courant.

Nous voici, nous voilà, maréchal, au col D (ah, là c’est un hasard bienheureux : col d’Ey)

Examen de la situation avec le chat noir.

Brumes, pluie, froid, vent, bourrasque, nuages, soir. Les meilleures conditions jamais rencontrées par Marco Polo.

Eh, bien, je m’enfonce. Si, au col. Je m’enfonce sans hésiter. Une petite saillie bien raide se fait jour. Dévoilant une sente, mais sans fin (contrepèterie). De quoi tourner les sangs, crénom. Comme dirait mon grand-père, j’ai le sang qui bout. Allez, on se calme. C’est la tempête. Mais ce n’est pas une raison pour déraisonner.

Ça grimpe dur, ou rude. Vous avez pris le pli des contrepèteries. La végétation rase fait place à une forêt de résineux. Bouchant tout l’horizon, déjà bien opaque. Ma vie dans l’aquarium va se faire de nuit.

Chat noir.

Le sentier se devine plus qu’il ne se voit. Quelques branches cassées. Une empreinte. Il y a peu d’indices. Et de moins en moins. J’arrive sur une plate-forme en béton. Si, si ! Vue splendide sur la baie de Haurei et le petit village d’Ahurei, niché en son creux. Encore quelques efforts. Je m’arrête. Les dalles de basalte, noires sur noir, sont de beaux pièges à cheville. Glisser dans ces trous ne serait pas d’un confort particulier. De plus, c’est quand même la journée « chat noir ». On ne va pas compliquer la chose.

Je lève la tête. Je vois Pukumaru se moquer. Je suis aux pieds du géant de ces lieux. Inaccessible ce jour de « chat noir ».

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Je t’aurai Gulliver. Signé Lilli.

Chat noir.

J’en ai marre. Je redescends à fond  les ballons.

J’en profite pour établir un petit record. A battre. 24 minutes de montée. 10 minutes de descente. Donné en 1 heure par les gens du coin.

Je m’éclabousse, je me bouse, je m’arrose, je m’asperge de boue. Rouge.

J’en ai jusqu’aux bras. Sans avoir rampé.

Le pied. Les deux pieds. Comme les sales gosses dans ces putains de flaques.

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Statue de boue. Civilisation Dongba. Démons. Chat noir.

Les robinets parsemés sur le chemin de retour, en front de mer, me donnent l’occasion de prendre une bonne douche. Un peu style « cure thermale ».

Pourvu que personne ne traîne aux fenêtres.

Il déluge. Moi, j’ai fermé le robinet. Je pense que l’Autre a oublié. On va lui envoyer la facture !

Il a ainsi plu toute la nuit. Pauses rares de bourrasques à faire mugir les tôles ondulées. De mémoire de Rapanui, ça faisait bien longtemps.

Chat noir. Vas te coucher.

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5 reflexions sur “2 Décembre 2013: Chat noir

  1. hervé et dominique

    A publier un jour dans « les mémoires d’un chat » ? Au fait, si tu avais besoin d’assistants pour quoique ce soit n’hésite pas à faire appel à des drômois solitaires et solidaires….

  2. marie-blanche

    franchement je devrai prendre des cours d’informatique ! Je vais peut-être arriver à te dire que je trouve yen sympas les petits minots. Et puis dis-donc tes journées sont bien remplies c’est pas ça le tourisme, (je me moque) mais découverte aussi d’un autre mode de vie. A plus

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