Australes

25 Mars 2014: Liblin

Liblin, une histoire singulière 

 

Marc Liblin fut un personnage hors du commun.

Subtil pour certains, inquiétant pour ses détracteurs, Marc Liblin naît à Luxeuil dans les années trente, en Haute-Saône. Son père est maître de forges. 

Dès l’entrée à l’école primaire, les nuits de Marc Liblin sont parsemées de songes incessants dans lesquels un vieil homme lui enseigne les sciences physiques et surtout un dialecte obscur dont personne ne comprend mot.

Marc Liblin le parlera couramment. 

Sa jeunesse est faite d’inquiétudes. Marc Liblin se réfugie, se plonge, se noie dans la lecture et la solitude. Les années suivantes sont faites d’inconstances et de fuites. Marc Liblin a une seule obsession. Marc Liblin veut identifier, mettre un nom sur la langue mystérieuse qu’il parle. 

A 33 ans, Marc Liblin échoue en Bretagne. Il est solitaire, fauché et très marginal. Son chemin croise des professeurs de linguistique puis des chercheurs de l’Université de Rennes. Ils vont essayer de décoder ce langage. Sans succès. Encore un échec. 

Marc Liblin rencontre peu après un sémanticien d’origine chinoise. Ce savant évoque le cousinage de son jargon avec un ancien idiome parlé dans les hautes vallées du Tibet.

Mais la phonétique rappelle une langue Mère, archaïque, morte. De l’Araméen, peut-être ?

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De quoi se perdre en conjectures. 

Marc Liblin noie ses questions dans les verres, au comptoir, dans différents bouges. Il amuse la galerie pour quelques alcools. De quoi oublier cette langue qui le mine, le crucifie depuis sa plus tendre enfance. Un soir, le barman devient plus attentif. 

Laissons Marc Liblin raconter lui-même dans un texte intitulé « L’indigène » : 

 Il [le barman] alla directement aux faits. J’ai déjà entendu parler de cette façon, c’était sur une île du Pacifique, à Rapa (…) : je ne pratique pas cette langue, mais il faut voir Mérétuini Make, une Polynésienne. 

Mérétuini  Make habite dans une banlieue ouvrière. Mais Marc Liblin n’ose pas l’approcher et encore moins engager la conversation. En septembre 1980, l’opportunité se présente sous le nom de Charly, un Tahitien paumé, cherchant de l’aide. L’occasion est bonne. L’entraide n’est pas un vain mot. 

« Nous fûmes vite devant sa porte (…). Il me fallut avancer seul vers la femme qui apparut, figée et silencieuse, attendant de comprendre le pourquoi d’une visite aussi bizarre. Ce qu’il y a eu en moi à cet instant, je l’ignore. Mais sans aucun préambule, j’adressai à la statue qui nous faisait face, le flot des paroles de cet autre langage que mes recherches passées, infructueuses, avaient tant contenu. Et la statue répondit le même parler… » 

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Quelques années passent. Et ce qui devait arriver arriva. Marc Liblin épouse Mérétuini. Ils décident de partir à Rapa. 

Située à 1400 kilomètres au sud de Tahiti, Rapa Iti est une île isolée aux confins des îles Australes. Elle est surnommée la petite sœur de l’île de Pâques (Rapa Nui). Le climat y est frais. En hiver, la température peut chuter à 5°. Ici, point de cocotier, ni de frangipanier, aucune plage blanche, pas d’exotisme. Une population de 400 âmes, reliées au monde par un bateau de ravitaillement épisodique. Rapa Iti se mérite. Sauvage. Indomptée. Intemporelle.  

Malgré son mariage (dernier et premier de l’année sur l’île, le 31 décembre), Marc Liblin n’est pas apprécié. Ses controverses et ses interrogations sur l’origine de la langue de Rapa, agacent « la communauté des insulaires ». 

Il s’exprime : « Mes tentatives d’interprétations linguistiques soulevaient les rumeurs d’un dialogue avec les anciens et leurs esprits ».  

Mr et Mme Liblin survivent dans des conditions hostiles. « Durant six mois (…), je dépéris de ne manger que racines et cœurs de fougères, poissons encore vivants déchiquetés avec les dents, bananes vertes salées à l’eau de mer…  ». Marc Liblin est obligé de partir. 

Marc Liblin revient un an plus tard. Il exerce le métier de secrétaire de mairie. Puis devient instituteur, enseignant la physique et la métaphysique, ses matières de prédilection. Il amasse toutes informations, tous récits, toutes légendes. Il échafaude des hypothèses, dont certaines sont embrouillées, hermétiques, parfois inquiétantes sur la singulière Rapa Iti. 

Même marié avec une insulaire, et père de quatre enfants, Marc Liblin ne s’intégrera que lentement à la vie de Rapa. Le personnage dérange, agace, irrite, tourmente, préoccupe. L’administration française le somme de fournir la copie certifiée de son diplôme de baccalauréat. Renseignement impossible. Marc Liblin est déclassé instituteur auxiliaire. Il doit rembourser une partie de ses salaires, indus depuis sa première nomination. La famille survit plus qu’elle ne vit. 

Marc Liblin meurt, rattrapé par un cancer en mai 1998. 

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Ainsi se termine l’invraisemblable – mais véridique — histoire de Marc Liblin. La question demeure : Comment se fait-il que ce garçon de six ans de Haute-Saône ait pu parler, sans jamais l’avoir apprise, une langue uniquement parlée et comprise par une petite communauté insulaire recluse du Pacifique sud ?  

Source : Jean Guillin, L’Archipel des Australes, Editions A. Barthélémy & Editions Le Motu, Avignon, 2001, (ISBN 2-87923-138-8).

Tiré de http://www.agoravox.fr/culture-loisirs/voyages/article/ile-rapa-l-invraisemblable-79470.

Papi Jaune a envie de rentrer à Tubuai. Les chirurgiens vont lui dériver le cholédoque. Son cancer de la vésicule l’emportera. Doucement.

Mami unipode est rentrée dans sa famille sur Papeete. Elle ne supportait pas la couleur de la salle de bain du service de neuro.

Tout ça pour laisser mes blessures se cicatriser.

Vivre avec ses blessures, profiter de petits instants éphémères. En sachant qu’ils vont s’éteindre, que ce sera encore plus douloureux après.

Ou trancher dans le vif.

Ma famille me manque. Tu me manques. 

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3 reflexions sur “25 Mars 2014: Liblin

  1. marie-blanche

    Ce Marc Liblin et son histoire, bien qu’étrange me laisse rêveuse …. toi qui sais tant de choses (je ne me moque pas je te le jure) à quel phénomène parapsychologique apparentes-tu cette faculté de posséder dès la plus tendre enfance une langue quasiment inconnue ? Toi, pour le moment bats-toi, t’as pas un pote, imminent ophtalmo qui voudrait venir se faire la main à Tahiti …! A l’époque de ma mère et de mon oncle , il y a une quinzaine d’années, qui ont eu chacun 2 décollements de rétine, ils avaient été parfaitement soignés et guéris par le professeur Paufique de Lyon . Il avait de supers élèves. Allez, allez, on se bat, tu mets de côté tes états d’âme, ceux et celle qui te manquent un peu aussi, et fais confiance à cette médecine que tu pratiques avec tant de talents. Ta vieille copine aime pas te savoir nostalgique ! Bisous . Dans ta chambre , où tu n’as sans doute pas beaucoup de distractions, je suis prête à te casser les pieds avec mes élucubrations !!!Est-ce que la lecture t’est autorisée ? Re-bisous

    1. Serge Billard-Baltyde Auteur de l'article

      Ce n’est pas un décollement de rétine pour lequel on réalise du laser mais un décollement postérieur du vitré, sans solution. Je sens cependant que cela va mieux, je m’habitue peut-être. Marc Liblin est un cas étrange. Ce n’est pas le seul. Je ne m’y suis pas encore interessé. Par contre Rapa Iti est fantastique.
      Biz à vous

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