Australes

dimanche 1er décembre 2013 : occupé

dimanche 1er décembre 2013 : occupé

C’est décidé. On va s’occuper.

Occupé, occupé, occupé. Vous allez voir ce que vous allez voir.

Occupé, le mec.

Dès le matin, déjà. Je file au dispensaire pour me doucher. Vous savez pourquoi. Hier, je vous ai dit que le chauffe-eau était nase. Personne n’est passé dans la nuit pour réparer. J’ai quand même vérifié ce matin. On ne sait jamais. Sommeil lourd. Père Noël. Les deux.

Donc douche, après une nouvelle bataille avec le piezo.  Et que ne trouve-je donc pas ? (il faut oser l’écrire). Un rasoir jetable caché sous la savonnette oubliée. Et qu’en est-il advenu ? A quel usage le réserve-je ? A quels poils le propose-je ? Pour quelle partie du corps, si beau, si viril, sera-ce destiné ?  Et toi lecteur, quelle honteuse ou intime connexion neuronale ! Le sens-je bien?

Et bien, le menton. C’est bête, mais viril, un menton. Parfois très bête. Parfois surprenant avec des fossettes. Voyez Kirk Douglas, Ben Affleck, Guillaume Canet, Steve McQueen.

Je ne connaissais pas le mien sans barbe. Et pourtant on se croise tous les matins. On ne se salue plus. On ne se donne pas un coup de poing sous un sourire Colgate. Mais on s’estime quand même. Il admire mes chemises, propres. Je compte ses poils blancs. Euh, maintenant ses poils noirs.

Et bien sans mentir, sans fossette et sans mousse à raser, je l’ai fait. Sans maillot aussi. A poil (on peut le dire) sous la douche avec la savonnette pour unique compagne.

Ça m’a occupé. Ça m’a coupé aussi. Ça m’a saigné beaucoup. Heureusement que je suis au dispensaire. D’où l’intérêt de faire sa toilette sur son lieu de travail. Alcool dénaturé, PQ.  Un vrai pro du pansement.

Ça m’a occupé. A chercher sur les bureaux, les paillasses, dans les tiroirs, les armoires, les étagères. Pour tomber finalement sur de l’eau oxygénée. Et du PQ. Y a que ça de vrai quand tu es dans la m…

Tu cherches du Strip. C’est dans tes rêves de solitaire.

Australes, Rapa,Raivavae,Tubuai,Polynésie Française

Ça a tellement saigné que j’en ai mis partout. Bof, ça reste dans le décor : un dispensaire, un médecin fou, un infirmier vagabond. Mais le tee-shirt fluo, propre de quatre jours. La serviette de toilette vert-pomme. Ça fait tâche.

Shining?

Ça m’a occupé à nouveau. Une machine à laver me fait du hublot. A mon âge, c’est trop. J’y mets toute ma vigueur et le peu de sang qu’il me reste. La lessive est là, sagement posée dans un angle, comme un enfant puni. Je cours, je vole. Je saisis mon slip, pourtant propre de ce mois de novembre (je sais, nous sommes en décembre). Je chiffonne mon pantalon. Le gris foncé. Celui où on ne voit pas les tâches, ce qui permet de s’essuyer les mains. Il me reste la polaire. Moment d’hésitation. Il fait froid. Elle est simplement sale sur une seule manche. Dilemme. Mais c’est dimanche. Le jour de la lessive et du ménage.  Certains le font à confesse (ne me parlez pas de ce que je ne vois plus). Moi, je le fais avec Saint Ariel.

Ça m’a occupé.  Il fait froid. Je découvre que la machine n’essore pas. J’ai même peur des stalactites.  Je me suis renseigné : Au plus froid, le thermomètre est descendu à 14°. L’horreur ! Le linge va mettre du temps à sécher. Mais pour le repassage (chose que je préfère ignorer le plus longtemps possible), je sens qu’il va se faire tout seul. En tirant bien sur les jambes du pantalon.

Avec ça, ça m’a occupé. Au point que j’ai failli oublier mon ami Gilles, l’infirmier, qui me propose de visiter la baie. De peur que je ne sois occupé.

Pas impressionné par mon rasage. Sauvage. Animal. Autopsique. Il a le même. C’était peut-être son rasoir ?

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Nous voilà partis sur l’unique route de 9 km qui longe la baie de Haurei. D’ailleurs, il ne faut pas croire mais elle s’arrête brutalement au bout de 5 km pour  laisser place à un chemin de terre. Nous allons donc parcourir 10 km en voiture, aller et retour. Pauses photo, pauses pipi, pauses fruits. Un long moment. Ça m’a occupé.

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La cascade. Entre le mont Motu (481m) et le mont Perau (650m). Gilles me montre le petit sentier. Nous sautons, comme les gai-lurons que nous sommes restés, malgré nos lourdes responsabilités et l’adiposité abdominale grandissante, de cailloux (comme hibou, joujou, genou : partouz s’en rappeler) en cailloux. J’utilise le pluriel alors que par expérience il vaut mieux sauter sur un seul caillou. C’est plus stable. Mais vous savez, ce côté « Indiana Jones ». Quel charme.

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Le téléphone sonne. Une urgence. L’autre urgence est devant nous. Le bassin est rempli d’algues. Il faut le nettoyer. Personne pour nous aider. Le choix est simple. Quand allons-nous repasser dans ce coin ? Alors que Pépé est au village. Gilles coupe une branche et dégage certaines pierres. Je plonge les mains dans l’eau verdâtre. Et splatch ! Schlirp (peut-être avec deux h de type Schhlirp), les algues s’explosent en gros paquets velus sur les blocs de basalte. A coup d’éclaboussures rafraîchissantes. Ça m’a occupé.

Et que vis-je ? Qu’imaginais-je plus ? Qu’attends-je ? Que crus-je trouver ? De ce bassin déparasité à grands coups de poignées visqueuses. Des écrevisses, mon brave monsieur. Pas des bébés. Des maousse costaudes. A la pince ravageuse. Des dizaines. Avec des poissons du genre ablette. Et des anguilles. 20 à 30 cm. Tout ça se cache sous les cailloux (hiboux, pas troux). Ça m’a occupé, les écrevisses. Ça m’a calmé, les anguilles. Dans le programme d’échanges interculturels que nous sommes en charge de créer sur Rapa, je vais lancer un module de pèche au chiffon rouge, visiblement totalement ignoré sous cette latitude.

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Ça m’a occupé les écrevisses. Maintenant, on va aller voir le pépé.

 Bien joué, ils finissent le repas. Ça m’a encore occupé. C’est une crise de goutte. Il mange donc trop. Je prends son dessert, en fait ses desserts, au coco et au chocolat, arrosés de café. Gilles soulève le couvercle du plat posé devant nous. S‘esclame en tahitien, qu’il parle couramment.  Il se et me propose une daube avec riz et petits légumes. J’y remarque des haricots blancs, au profil succulent. Trop tard. Je finis d’abord le dessert. Et essuie mon assiette avec du bon pain.

On conseille au grand-père de modérer son alimentation. De manger plus de fruits et de légumes. De reprendre une activité physique. Couché sur le canapé, il nous écoute religieusement. Mon docte cul posé sur sa chaise. Le repas est fini. Les convives se lèvent. Hormis une jeune fille, toute attentive à nos propos rassasiés. Attention, c’est la dernière fille du pépé. A marier. Les grands frères sont là. On suit le mouvement des invités et non celui de la fille qui sautille pour cueillir quelques pêches. D’ailleurs délicieuses. Les pêches. Il faut aller chercher le traitement et lui faire une injection intramusculaire, vers l’heure du goûter. De plus, nous devons acheter une caisse de bière. Discrètement. Donc des allers et retours avec alibi sont les bienvenus.

Une ampoule de voltarène et dix comprimés de colchimax plus loin, nous reprenons la route en direction du vendeur de boissons alcoolisées. Un dimanche !

De grands signes devant le temple. « Venez, venez, venez ». On n’ a rien fait, monsieur l’agent. Quelques écrevisses dans le bassin, quelques fruits sur les arbres, quelques regards con-cul-pissants. Ça m’a occupé. Mais de là à nous plébisciter. Je reconnais dans l’attroupement notre marquise Charlotte. Pleine kermesse protestante. Et une mémé qui  gâche la fête en jetant son âme à la tête de Dieu. Quel manque de savoir-vivre ! (facile, mais c’est dimanche, après un bon repas). Mydriase aréactive sur l’unique œil qu’il lui reste (cataracte de l’autre), téton insensible sous mes doigts experts, souffle coupé (on peut le dire).   Je confirme son retour dans le giron céleste.

Chat noir. C’est la mère du chef de corps des sapeurs-pompiers, la doyenne, « notre ainée » comme ils disent ici, famille du conseil des sages, etc… De là que l’on me demande quand est le prochain bateau ! Et je n’ai pas encore commencé la mission. Chat noir. On ramène le corps au dispensaire. Il sera mieux exposé que dans les toilettes où on l’a trouvé. Je clos les yeux, la mâchoire. Sous les yeux étonnés de Gilles et de la population attroupée. Ça m’a occupé.

Maintenant, il faut trouver un certificat de décès.

Point n’en ai ! Je suis là pour soigner, c’est-à -dire intervenir plus tôt, sauf erreur.

Point n’en a ! Le dernier décès remonte à plus de six mois. La mémoire est courte pour les formulaires administratifs, rangés dans les multiples tiroirs. Je téléphone à Tubuai.

Point n’en ont ! D’evasan en accident ischémique, de fièvre en dyspnée, je les sens peu attentifs à ma détresse généalogique. J’appelle le 15. Le bon Dieu, ici bas. Ils nous faxent ça.

Point n’arrive ! La machine annonce trois pages. Deux pages arrivent. Et devinez ce qu’il nous manque.  Il faut l’empêcher de mourir, la mémé. On n’a pas le formulaire adéquat. J’appelle Jésus. C’est quand même lui qui est responsable de ce foutoir !

Point répond ! Et pourtant, j’ai utilisé la ligne directe, évitant de déranger les seins. Quel dommage.

Ça m’a occupé.

Finalement, car un miracle n’arrive jamais seul (c’est ce que je me suis dit en débarquant à Rapa hier), la secrétaire du dispensaire  a trouvé le document. Enfin, mémé peut reposer en paix et moi signer l’obiit, littéralement un peu tardif à 74 ans sonnés.

Maintenant, direction la goutte. La bière est oubliée. Sans jeu de mots.

Pif, dans les fesses. Paf, dans la bouche.  Gilles en profite pour régler la télévision. Car les anciens viennent de s’offrir la TNT avec satellite. Il n’y a pas d’installateur sur cette île. Il faut être multi-tâches. Comme mon pantalon qu’il faut aller dépendre.

Ça m’a occupé.

La barquette en plastique pleine de rebus poissonneux des repas précédents (c’est fou, on a même pas le temps de manger, à la maison) , nous filons vers les quais. Ça va être l’heure du requin…

Frémissez, braves gens. Des écrevisses, des anguilles, une goutte, un gâteau coco et chocolat, un arrêt cardiaque ecclésiastique, une bière, unique, et maintenant les dents de la mémé, pardon, de la mer. De quoi faire claquer vos dentiers, imploser vos couronnes, aggraver vos Carrie.

Mise en condition. On me parle du requin tigre qui a frôlé un plongeur il y a deux mois dans cette baie

Le poisson-trompette, jaune pétard, tout en longueur. Qui, chacun le sait est un aulostomidé et non un fistulariidé. Pour les filles, leur cerveau et surtout leur imagination, les fistulariidés diffèrent des poissons-trompettes par le long filament qui part du centre de la queue, et qui peut être aussi long que le corps du poisson même.

Dans le même registre, tout aussi fantasmé par les collectionneurs, les «chirurgiens» arborent un petit scalpel à la base de leur queue.

Le poisson papillon et autres.

Ça m’a occupé.

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Il fait froid, très froid. Le vent, coquin, n’est plus coquin. Il est devenu carrément…

On rentre sans requin et sans barquette.

On mange chez Gilles puis regarde « Caméra-Café » : Série télévisée française de 570 épisodes d’environ 3 minutes, créée par Bruno Solo, Yvan Le Bolloc’h et Alain Kappauf en 1994.

Je vous rassure. Je m’arrête au cinquième épisode.

Ça m’a occupé.

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