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Tahu’a, le médecin polynésien: le 2 juillet 2014

Tahu’a :La maladie dans la vie traditionnelle en Polynésie

par CHIRKANTARKA (1) Chercheur indépendant © 2011

Tiré de EBANZA

Pour un « Taote » (médecin de famille en Polynésie), le concept de maladie se présente comme une dualité entre atteinte de l’homme du point de vue biologique et représentation de sa maladie par le patient, dans son contexte culturel.

Ainsi, bien qu’il essaye de trier rationnellement les éléments qui lui permettront de passer de l’individuel à l’universel, en éliminant dans le discours du patient tout ce qui pourrait égarer le fil conducteur lui permettant d’établir un premier diagnostic, il se rend compte, au fur et à mesure de sa pratique, alors qu’il a enfin posé ce dit diagnostic, que le regard du patient est un peu désespéré. Celui-ci ne se sent pas du tout compris et semble déçu du contenu de la consultation, déçu que les explications, qu’il avait pourtant bien données, et lui semblaient importantes, ne semblent pas intéresser le « Taote ».

Je citerai Jean Benoît[2], anthropologue médical, qui a su faire la relation entre biomédecine et culture :

« L’Homme n’est pas que cela (l’Homme biologique). Il édifie des sociétés porteuses de culture qui lui donnent un langage pour interpréter le monde et pour le penser lui-même. Il ne se contente pas de vivre sa maladie et d’exprimer sa douleur, il l’analyse, l’interprète […], La maladie chemine en lui le long de son vécu quotidien. Elle touche ses représentations du destin, ses relations avec les autres et les obligations de la vie quotidienne. »

En effet, si on est proche des familles, qu’elles vous savent respectueux de leur culture, et donc si l’on fait l’effort de comprendre le tahitien, on vous confie facilement qu’il y a une demande de biomédecine mais que l’on est en même temps « suivis » par le «Tahu’a » (tradipraticien) ou même simplement, s’il s’agit d’une maladie simple, que l’on prend des « Raau Tahiti » (remèdes traditionnels) préparés par la grand-mère.

Il existe donc deux sortes de soins actuellement en Polynésie :

  • La biomédecine (la médecine occidentale)
  • La médecine soignée par rapport à sa dimension culturelle, là, où le patient puise les perceptions, interprétations et même définitions du mal.

On notera simplement que ceci a déjà été écrit par Descartes qui notait : « La pensée objective fait perdre le contact avec l’expérience perceptive. Il existe une différence entre le corps propre et le corps en idée. »

La Science pourchasse ce corps pour n’être plus qu’un objet, or, la maladie est d’abord une expérience et le «Tahu’a » est un acteur qui pénètre sur la scène où se déroule cette expérience. Il la vit réellement avec la famille ou les amis, sans se proposer de manipuler un objet.

Le philosophe Maurice Merleau-Ponty expliquait que s’il voyait la maison voisine d’un certain angle, la vision était différente d’un autre endroit, ou même vue de l’intérieur, et qu’en fait, la maison elle-même est la maison vue de toutes parts. Ainsi en va-t-il du corps objet.

tahu'a, Moerai,Rurutu, Austales, Polynésie française

le marae espace sacré

Comment perçoit-on la maladie ?
La maladie est un fait mais aussi un discours sur le fait. Il faut entendre le discours et le reconnaître. La réalité reconnue par un soignant de la biomédecine est une toute petite part de la « réalité » vécue par le patient. Ce qui est essentiel pour le malade, le médecin essaie, lui, de l’occulter pour ne pas troubler son propre raisonnement scientifique.

Bien au contraire, le « tahu’a » va reconnaître ce discours sur le mal, qui est consubstantiel au mal. Il va s’attaquer à la représentation du mal. Ceci est primordial pour le patient et, selon Andras ZEMPLENI[3], «Leur art n’est pas un « ersatz » […] Irrationnel […] de la médecine occidentale mais bien sa part manquante qu’il a dû refouler en dissociant […] le social et le biologique ».

Le concept de maladie

Il en découle que, quelle que soit l’ethnie, au fur et à mesure que l’on s’éloigne de la pathologie évidente pour tous, et que l’on s’achemine vers des atteintes internes moins perceptibles ou psychiatriques, la spécificité culturelle d’explications et soins va croissant.

On peut en prendre comme exemple l’anthropologie de la douleur à mi-chemin entre l’objectif et le subjectif. Il existe trois réalités :

  • Réalité vécue subjectivement : vécu individuel dans un cadre culturel qui prend sa place dans un ordre cosmique.
  • Réalité organique : soignée par les biomédecins.
  • Réalité sociale : le corps est pris en charge, sain ou malade, par des institutions formelles ou non. Il est, selon Michel FOUCAULT[4], objet de discours par le jeu de relations établies entre les institutions.

Quel est donc ce « tahu’ a » ?
Selon Bruno SAURA[5], on distingue :

1) Avant les Européens, il existait différents «Tahu’a » :

  • « Tahu’a Tautai » : ils décident et dirigent les pêches.
  • « Tahu’a  Marae » : les prêtres officient sur les espaces sacrés.
  • « Tahu’a Va’a  » : ils dirigent la construction des pirogues.

C’était donc une transmission du savoir sous la vigilance des dieux. Ils veillaient au bon déroulement des opérations.

2) Après l’acculturation religieuse, disparition des «Tahu’a Marae »

Même le mot « Tahu’a » disparaît. Il est remplacé par « Taata hamani ra’au », c’est-à-dire homme fabriquant des remèdes avec les plantes.

Les pasteurs ne prétendaient pas prendre la place immense du « Tahu’a » mais, selon l’expression de Pierre BOURDIEU[6] : « Ils se veulent détenteurs du monopole de la gestion des biens du salut ». Ainsi donc, ils laissaient le champ au « Tahua ra’au », n’ayant aucun rite à offrir en matière de guérison. (Subsistaient aussi d’une façon occulte les «Tahu’a pifao » : les jeteurs de sorts). Ces «Tahu’a » reçoivent des informations médicales en rêve, émanant d’esprits ancestraux, tout ceci un peu clandestin eu égard à la religion chrétienne. Leur rôle le plus fréquent est de fabriquer des remèdes à base de plantes, ils reçoivent des malades, ils sont praticiens. Ils inspirent le respect car ils ont le pouvoir de jeter des sorts.

Comme je l’écrivais plus haut, le rôle du «Tahu’a » est d’intervenir lorsque la maladie est plus interne ou psychiatrique. Ainsi, Yves LEMAîTRE[7] raconte l’histoire de cette femme possédée, demanderesse de soins à l’hôpital, et chaque fois renvoyée car le médecin ne trouvait rien d’anormal à son état de santé. Les crises se déroulaient à la maison, en famille, le « Tahu’a » est venu. Il a lutté avec son « Mana » (connaissance, pouvoir détenu des ancêtres aux temps païens) et celui qui était dans la personne. Il l’a guérie car il a trouvé l’explication : la personne malade avait récolté une pastèque qui était pourrie à une extrémité. Elle avait coupé le mauvais côté et avait donné la partie qui était encore bonne à un homme âgé. Celui-ci s’était vexé de ce faux cadeau ; pour se venger il avait mis son « mana » dans une noix de coco par l’intermédiaire du germe, et l’avait déposé dans la cour de cette dame.

On voit ici que la patiente est rassurée par l’explication de sa maladie, ainsi que toute la famille. Il existe ainsi de nombreux exemples typiques de guérison.

Comment devient-on «Tahu’a » ?

C’est souvent l’aîné d’une famille, le plus instruit. Quelquefois, il en existe plusieurs au sein d’une même famille ou dans le même district. En général, la charge est héréditaire, mais elle peut échoir à une autre personne jugée plus compétente. C’est un grand honneur rarement refusé. Le savoir-faire ne peut rien sans le « Mana » (le pouvoir, le don).

Il existe trois sortes de « tahu’a » soignants :

  • «Tahu’a raau » : qui soigne par les plantes.
  • « Tahu’a hi’ohi’o » : le Voyant (par exemple, un «Tahu’a » raconte qu’il a rêvé plusieurs fois de suite d’un chien aux yeux rouges qui lui indiquait dans son rêve les plantes à chercher dans la montagne pour la thérapie du malade).
  • «Tahu’a taurumi » : Celui qui exerce des massages, non seulement thérapeutiques, mais aussi rituels d’exorcisme, comme le raconte Yves LEMAITRE[8], témoin d’un massage en public à Papeete : « Certains gestes sont utiles à la progression du massage, alors que d’autres sont dépourvus d’utilité immédiate […]. Ils sont destinés à autre chose ».
tahu'a, Moerai,Rurutu, Austales, Polynésie française

Le Tahu’a hi’ohi’o se remémore ses rêves

Comment agit-il ?
Santé et maladie concernent la société entière. Le rapport à la maladie est en relation avec les interrogations que la société porte sur le sens de la vie : mort, douleur, santé.

Le « tahu’a » établit une relation entre :

  • la maladie,
  • le groupe social,
  • le monde invisible

Pour les maladies dites externes

C’est-à-dire, une maladie dont le diagnostic n’est pas aisé à première vue (comme on le verra plus loin dans la classification des maladies), le « Tahu’a » doit déterminer la véritable cause de la maladie[9]. La présence de proches est indispensable et le « Tahu’a » connaît bien la famille.

Pour les maladies dites internes

Elles sont plus aisées à soigner. La grand-mère qui connaît le secret des plantes peut fabriquer des remèdes à base de feuilles fraîches ramassées en famille. Quelquefois le savoir saute une génération (grand-mère/petite fille). Sinon, c’est le « Tahu’a » qui fabrique les remèdes. Il est évident que la foi du malade envers le « Tahu’a » qui prépare les remèdes – toujours sur une base religieuse – est très importante.

A un degré plus élevé, on peut consulter d’autres « Tahu’a » plus spécialisés dans telle ou telle maladie, mais il faut ménager les susceptibilités car certains peuvent se vexer et cela risque de se retourner contre le malade.

Le « Tahu’a » devra identifier la cause de la maladie. Ce peut être une violation de « tabu », ou bien, par exemple, si un enfant ne répond pas à une thérapie et si on lui a donné un nom n’appartenant pas à la famille, il y a des risques. Le « Tahu’a » doit faire une recherche généalogique sur plusieurs générations parfois. Cela oblige les familles à faire un examen de conscience, rechercher un conflit ancien, et y remédier avec les descendants. Il recherchera, par exemple, si le malade ne s’est pas disputé avec une personne morte depuis peu. Ne pouvant réparer, on est obligé de brûler la sépulture pour être sûr que l’intéressé est bien mort.

Donc, après avoir diagnostiqué la maladie, on cherche de qui elle provient pour pouvoir la renvoyer aux gens qui l’ont donnée, afin qu’ils puissent guérir le malade. C’est ainsi un moyen de régler ses comptes avec la Société.

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Le « tahu’a ra’au »

Classification des maladies
Il existe des maladies de causes internes et externes.

Causes internes : innées

  • « he’a », (garçons ou filles), les écoulements.
  • « ira » : spasmes, colère.
  • « fati » : dérèglement de l’organisme, fracture.
  • « fetii taata » : héréditaire.

Causes externes : plus difficiles à diagnostiquer, non visibles, cause extérieure, ce qu’on traduit par « Ma’i mau » : maladie du corps et « Ma’i tapiri » : maladie qui se greffe, qui se colle

 – « Ma’i mau » : maladie connue avec « ra’au » connu.

  •  – Simple : « ira » : spasmes, « he’a » : perte, « uiui » : bourbouille, « pu’upu’u » : bouton, « fefe » : furoncle.
  • – Plus important : « hota » : toux, grippe, « tui » : otite, « mariri » : infection, filariose.
  • – Plus grave : « feefee » : éléphantiasis, « tutoo » : tuberculose, « oovi » : lèpre.

Ce sont des maladies qu’on peut soulager, mais pas guérir.

– « Ma’i tapiri » : Souvent, il existe des symptômes d’une maladie banale reconnue mais la guérison avec le « ra’au » approprié n’arrive pas. Une autre maladie plus subtile s’est greffée.

Il faut ajouter les maladies des « tupapau », maladies des morts, des revenants ou inhérentes à la violation d’un « tabu ». Quelquefois l’âme d’un mort s’intègre provisoirement dans une personne saine en utilisant sa voix à son insu pour désigner le ou les coupables d’une mauvaise action non élucidée, de son vivant. Ce qui oblige souvent les auteurs désignés à quitter le village.

Enfin il y a les maladies de la punition : l’homme malade a mal agi ; la personne qu’il a lésée doit venir à son chevet. Devant elle, il doit se repentir de son action. La personne appelée récite alors une prière pour supprimer le péché. Par contre, si la personne lésée, celle qui a voulu la punition, est morte, c’est plus difficile.

Le « tahu’a » procédera donc comme décrit ci-dessus.

En ce qui concerne les troubles mentaux « nevaneva, neneva » (ce mot désigne la maladie et aussi celui qui en est atteint). Litt : se retourner plusieurs fois, regarder dans tous les sens. Autrefois les « nevaneva » recevaient la parole divine pendant leur période de transe.

Plus importants, les « ma’ama’a » (litt : embranchements nombreux): la tête n’a plus de cohérence. C’est la folie, périodique ou permanente.

Pendant ces épisodes de folie, tout le monde entoure les malades, leur parle, pour essayer de les calmer.

La problématique réside dans le fait que si, en général, les biomédecins (exerçant la médecine européenne) tolèrent, par obligation ou par accord tacite, le recours aux «Tahu’a » et au « Ra’au Tahiti » (médication locale), il n’en est pas toujours de même de la part des tradipraticiens (nom récent donné à ceux qui perpétuent la tradition des soins), dont certains demandent l’abandon des « Ra’au Popaa » (médicaments européens). C’est heureusement l’exception.

La douleur
Comme on l’a vu plus haut, elle est au carrefour de l’objectif et du subjectif. Elle s’exprime par : « mauiui, mamae ».

Exemples :

  • « Ua mauiui to’u upo’o » : ma tête a mal.
  • « Ua mamae to’u avae » : ma jambe à mal
  • « Hu’i e iriti » : douleur ponctuelle (abcès).
  • « Autâ , Uuru » : douleur permanente.
  • « Ta’i » : pleurer.
  • « Ua onoono te ta’i » : (pas d’équivalent en français), sangloter.
  • « Ua oto tona ‘aau » : sangloter (pleurer intérieurement sans larmes apparentes) : « ses entrailles pleurent ».
  • « Aroha » : c’est lorsque les amis et voisins viennent participer à la douleur; compassion.

La mort

Perte d’un enfant

« Anau » : le père exprime sa douleur par un chant suraigu et agressif appelé « mere ». Autrefois les femmes se griffaient le front avec des dents de requins et des coquillages.

Si l’enfant meurt, MONCHOISY[10] écrit en 1888, d’après la tradition orale :

      « Que l’on s’abstienne alors de nourriture

         Que la bouche ne prononce pas un mot.

         Que l’on ne boive plus une goutte d’eau. »

En ce qui concerne les adultes

L’agonie, c’est un accompagnement collectif, presque un rituel. « L’Homme se soumet au destin et le subit »[11].

Effectivement, le « taote » a souvent l’occasion d’être appelé au chevet d’un agonisant, calme, au milieu d’une assistance recueillie mais sereine, convoquée par le moribond sentant sa fin prochaine. Mais, parfois, ce n’est qu’une fausse alerte, et il s’en suit une rémission de plusieurs semaines, obtenue, d’après la famille, par le jeûne et la compassion.

Pierre LOTI[12], dans Le mariage de Loti, décrit la reine «Taiohae vaekelu » : « Étendue, tordant ses bras tatoués (…) ses femmes accroupies autour d’elle, leurs grands cheveux ébouriffés, poussant des gémissements… »

La douleur de l’autre se ressent plus qu’elle ne se décrit car elle n’offre pas la matérialité pour le dire. Victor SEGALEN[13], évoquant Pierre LOTI et Paul CLAUDEL, formulait cette problématique : « Ont-ils révélé ce que les gens pensaient en eux-mêmes et d’eux ? » Il ajoutait : « la médecine traditionnelle est impuissante du fait de la disparition des dieux ».

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La cueillette des plantes en famille

Prévention de la maladie

D’après une étude faite à la maternité de Taravao (bourgade sise à la presqu’île de Taiarapu)[14] il ressort un fondement communautaire à l’interrogatoire des parturientes. Quel que soit leur niveau d’études, leur enfant sera l’objet de soins traditionnels. Il existe des liens étroits entre ces pratiques et la vision du monde. Les liens avec l’invisible sont constants.

En fait, selon Georges DEVEREUX[15], « Chaque groupe définit l’enfant selon des normes qui sont utiles au groupe, bien plus que conformes à la réalité objective qu’est l’enfant ». Et pour Noëlle BARBIERA[16], « L’enfant est un être social bien avant sa naissance et les représentations culturelles dont il est l’objet, vont lourdement peser sur son développement ».

Trois maladies génériques peuvent exister dans l’enfance et doivent donc être guéries avant l’âge adulte car, pouvant, sinon, déclencher d’autres maladies.

  • « Fati » : traumatisme.
  • « Ira » : maladie nerveuse ; parfois taches de naissance dues à la nervosité de la mère pendant la grossesse. Le bébé est peut-être sujet aux convulsions, maux de tête, sursauts au moindre bruit, et si ce n’est pas soigné, à l’âge adulte, la personne sera nerveuse, incapable de se contrôler.
  • « He’a » : maladie humorale, écoulement quel qu’il soit. Par exemple, les femmes  parlent de « He’a » pour une otite chronique.

Ainsi, pendant la grossesse, existe-t-il des soins de purification : « Ra’au he’a » : on soigne les écoulements.

À l’accouchement, comme on l’a dit plus haut, le choix du nom de l’enfant est très important. Il est souvent donné par la grand-mère. Le placenta et le « Pito » (le cordon ombilical) qui seront enterrés et où l’on plantera un arbre ou une grosse pierre, fixent l’enfant au « Fenua » (à son île), mais aussi à la communauté à qui appartiennent tous ceux qui ont leur « Pito » enterré là.

À la naissance, le père aspire les mucosités par la bouche. C’est aussi un geste symbolique : il donne son souffle au bébé. Après l’accouchement, la femme prendra des « ra’au parari » pour se purifier.

Quant au bébé, il bénéficie de bains de feuilles fraîches et plus rarement de « Ra’au » par voie interne. Les massages sont très importants, effectués dès la naissance, ils sont bons pour les membres, la peau, le ventre, mais aussi comme on l’a vu plus haut, rites d’exorcisme. En effet, le massage doit débuter au sommet du crâne, le « Nini », car les esprits sont redoutés : le froid peut pénétrer le corps par cet épi et déclencher de futurs troubles nerveux.

Éducation

Respect de la nature de l’enfant par le « Ra’au tahiti ». Prévention médicale, personnelle par massages, bains de décoction de feuilles, mais aussi communautaire avec « impeccabilité  vis-à-vis de la Communauté et de la Tradition », comme le dit Jean-Marc PAMBRUN[17].

Santé et guérison

Pour finir sur une note optimiste, voyons maintenant ce qui exprime la santé et les moyens de la garder.

  • « Ora » : souffle de vie, qui signifie aussi : sain, guéri.
  • « Oraora » : être bien vivant, bien portant ; bien poussé (plantes). Exemple : « E tino oraora » : il a un corps bien portant.
  • « Ua ora na » : il est guéri.
  • « Ua pe’e tona fiva » : sa fièvre s’est envolée.
  • « Maitai » : bon, gentil, être en forme.
  • « Anaanatae » : rendu à la gaieté, être en bonne santé.

On voit donc, avec ces quelques exemples, que la santé est l’équivalent de : déborder de vie, de gaieté, et que l’on emploie les mêmes mots pour les plantes et le corps.

Inversement on parlera de :

  • « Oriorio » : être fané.
  • « Haamaemae » : être fané, se flétrir.
  • « Maheahea » : se dessécher.

On arrive donc naturellement au «Ra’au ».

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La fabrication des remèdes

Selon Paul PÉTARD : «  les plantes sont des plantes humaines »[18]

  • Le « Uru » (fruit de l’arbre à pain) : il jaillit d’un homme, le tronc est son corps.
  • Le « Haari » : il jaillit de la tête d’un homme, la coque et le crâne, la bourre ses cheveux, deux petits trous sont ses yeux et le grand trou, sa bouche.
  • Le « Mape » (a la forme d’un rein) : issu des reins.
  • Le « Hotu » jaillit du cœur de l’homme.
  • Le « Aito » (bois très dur) : engendré par des corps de guerriers.
  • Le « To » : canne à sucre sortie de la colonne vertébrale.
  • Le « Ape » : la tige est la hanche et les feuilles jaillissent du péritoine.
  • Le « Ufi » : la jambe.
  • Le «Taro » (tubercule) : les pieds.
  • Le « Nahe » (fougère) : le foie.
  • Le «Ti » : hausse de la hanche et du tibia (utilisé comme attelle pour les membres brisés).

On comprend donc que hommes et plantes vivent en symbiose totale et logiquement, le « Tahu’a » se tourne vers le végétal pour le soigner, puisque les plantes viennent de l’Homme et retournent à l’Homme. La boucle est fermée.

On s’aperçoit, et ceci universellement, que les progrès énormes de la médecine, qui devient de plus en plus spécialisée, compétente et reconnue, ne répond cependant pas complètement à la demande globale des patients. Certains développent des itinéraires thérapeutiques complexes à la recherche de systèmes plus riches de sens.

Dans la société traditionnelle Polynésienne, « Tahua » et « Taote » sont perçus comme complémentaires et surtout pas en opposition, le premier répondant plus à une approche culturelle ou pour soigner certaines maladies dites « frontières », le second plus apprécié pour ses résultats rapides sur d’autres pathologies, souvent d’ailleurs importées.

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Bonjour, je suis tombé sur un de vos articles, très intéressant concernant la polynésie française où je travaille comme médecin. Puis-je utiliser cet article en respectant vos coordonnées?
Merci d’avance.Dr Serge Billard-Baltyde
Bonjour,
Bien évidemment ! Faites-moi part de vos travaux…
Meilleures salutations
Monique Pontault
Sent: Thursday, June 26, 2014 2:23 AM
Subject: Copyright

[1] Il s’agit d’un pseudonyme.

[2] BENOIT, Jean: Nouvelle revue d’Ethnopsychiatrie n°30, pp 147-156, 1996, papeete, Tahiti.

[3] ZEMPLENI, Andras : « La maladie et ses causes », pp 96-97  13-44, L’ethnographie ,1985.

[4] FOUCAULT, Michel : L’archéologie du savoir, Paris, Gallimard, 1969,

[5] SAURAT, Bruno : Nouvelle revue d’ethno psychiatrie n°30, pp 41-65, Papeete, Tahiti, 1996.

[6] BOURDIEU, Pierre : « Genèse et structure du champ religieux », Revuefrançaise de sociologien° XII, pp 295-334, p 318, Paris, 1971.

[7] LEMAÎTRE, Yves : « Terminologie et guérison médicale tahitiennes », Bulletin d’ethnomédecine n°34, Paris, 1985.

[8] LEMAÎTRE, Yves : « Terminologie et guérison médicale tahitiennes », Bulletin d’ethnomédecine n°34, Paris, 1985.

[9] PELTZER, Louise : Nouvelle revue d’ethnopsychiatrie n°30, pp 9-32, Papeete, Tahiti, 1996.

[10] MONCHOISY : La nouvelle Cythère, Paris, G. Charpentier, 1888.

[11] MARGUEROND, Daniel : Nouvelle revue d’ethnopsychiatrie n°30, pp 25-26, Papeete, Tahiti, 1996.

[12] LOTI, Pierre : Le mariage de Loti, « Coll.GF » (583), Flammarion, 1991.

[13] SEGALEN, Victor : Essai sur l’exotisme, Journal des îles et du Pacifique, Papeete, Tahiti, 1978,.

[14] ROUBY TEROROTUA, Vaea : L’enfant polynésien et la médecine traditionnelle, Mémoire pour le  D U de Santé Publique, Papeete. (à paraître)

[15] DEVEREUX, Georges : « L’image de l’enfant dans deux tribus Mohave et Sedang. » pp 109-120, Nouvelle revue d’ethnopsychiatrie n°4, La pensée sauvage, Grenoble, 1985.

[16] BARBIERA, Noëlle : Nouvelle revue d’ethnopsychiatrie n° 30, pp 93-103, Papeete, Tahiti, 1993.

[17] TERAITUATINI PAMBRUN, Jean-Marc, Nouvelle revue d’ethnopsychiatrie n° 30, pp 105-115, Papeete, Tahiti, 1996.
[18] PÉTARD, Paul : Plantes utiles en Polynésie et Raau Tahiti. pp 12-13, éd Po No Tahiti, Papeete, Tahiti.

10 reflexions sur “Tahu’a, le médecin polynésien: le 2 juillet 2014

  1. Damon

    Bonjour Docteur, serait-il possible de vous contacter en privé? Je suis étudiante en 6eme année de médecine à bordeaux et j’ai besoin de vous! Merci!

  2. MARDIBAP

    Super article.
    Je m’incline devant vos écrits et tout ce que vous faites.
    Aucun article depuis juillet, j’espère que tout va bien pour vous.

    A bientôt de vous lire encore.

    Je suis en attente d’un poste infirmière pas loin de vous.

    martine

      1. MARDIBAP

        Je m’étais inquiétée à juste titre !
        Rien de grave quand même j’espère.
        Que ces mots vous portent vers une convalescence réussie et productrice de nouveaux mots, toujours plus loin, toujours plus beau…

        Bien à vous
        martine

          1. MARDIBAP

            Je cherche votre mail, bon tant pis, je m’affiche ici encore un peu…. lol

            Sténose dûe à quoi ? Vous avez été opéré ?

            Courage, la Vie donne à vivre des épreuves difficiles mais toujours celles que l’on peut surpasser… Rien n’est impossible à vivre, tant qu’il y a de la Vie !

            Alors, que cette convalescence vous mène vers nous, pour nous réjouir de belles et nouvelles lectures.

            Ultréia !!!

            Bien à vous,
            Martine

  3. Pingback: Tahu'a, tohunga, kahuna. Sanadores Polinesios y sus medicinas. | Masajes orientales en Madrid Xiao Ying

    1. Serge Billard-Baltyde Auteur de l'article

      Gracias por tu nota. ¿Tiene alguna información « tohunga tahu’a, kahuna. Sanadores polinesios Y Sus medicinasTahu’a, tohunga, kahuna. Sanadores polinesios Y Sus Medicinas » ¿Es esta una publicación que puedo encontrar. Me gustaría hacer algo de etnomedicina porque definitivamente vivo en Rurutu?
      gracias otra vez

  4. haas

    Bonjour à tous
    J’ai publié cet article tiré de mon DEA  » La biomédecine et la médecine traditionnelle peuvent elles arriver à un consensus? » sur le site de ma cousine Monique : « ebanza » en 2011 sous le pseudonyme de « chirkantarka »
    Monique m’avais bien sûr demandé mon autorisation suite à votre demande
    Je me ferai un plaisir de donner mon accord d’utiliser mes écrits si l’on me le demande.sous mon vrai nom désormais
    Bien à vous
    Dr HAAS Hugues
    Taravao
    Polynésie Française

    1. Serge Billard-Baltyde Auteur de l'article

      Bonjour Hugues,
      C’est un plaisir de voir tomber le masque de « Chirkantarka » (origine de ce pseudo?). J’ai trouvé votre article excellent et me suis permis de l’utiliser. Mais je dois rendre à Cesar… Surtout quand Cesar a la justesse de ses écrits. J’ai souvent rêvé de faire un travail d’anthropologie dans les îles de Polynésie. Avez-vous suivi une formation spécifique?
      Je reste à Rurutu pour quelques années encore et nous aurons peut-être la chance de nous rencontrer. J’ai beaucoup de questions à vous poser.
      Amicalement
      Serge

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