Australes

2 Avril 2014: Tamara’a

2 Avril 2014 : Tamara’ a

 

« En famille, les fins de semaine, pour les grandes occasions, on sort encore régulièrement le grand jeu. Voici venu le temps des rires et des chants, du tamara’a et de l’ahima’a : un banquet traditionnel (tamara’a), avec pour pièce maîtresse un cochon de lait cuit à l’étouffée, dans un « four » creusé à même la terre (ahima’a), où des pierres ont été préalablement chauffées à blanc. Selon ce que l’on a sous la main, on lui adjoint poisson, poulet, chevrettes, fei (bananes), taro, uru (arbre à pain), fafa (sorte d’épinards), umara (patates douces), ufi (ignames), on enrobe le tout de papier alu ou de feuilles de bananier, puis on recouvre d’autres feuilles dépliées et d’un lit de terre. Quatre à six heures plus tard, c’est prêt. Miam ! »

Tiré de http://www.routard.com/guide/polynesie/2392/cuisine_et_boissons.htm

En dehors de la plainte, évoquée dans l’article précédent. Préparation du Tamara’a.

MatauraTubuai, Australes, Polynésie Française, tamara'a

En dehors de mes préparatifs de départ : bouclage de cantines, fermeture de compteurs d’eau, d’électricité, d’internet. Préparation du Tamara’a.

MatauraTubuai, Australes, Polynésie Française, tamara'a

En dehors des consultations rémanentes du dispensaire qui ronronne. Préparation du Tamara’a.

En dehors des urgences et de son doigt d’honneur évasané. Préparation du Tamara’a.

Le tri des invités pour mon festin de départ. Tamara’a de choix. William ? Non invité. A son grand désespoir.

Savant mélange de polynésiens et d’européens. Horizons divers, éducation nationale, armée, médical, paysans. Cultures différentes mais même île. Partage autour d’une bonne table avec mets à profusion.

Dès le matin. Préparation d’une sangria. Pour tempérer les ardeurs du komo puaka. Les filles tubuai sont fascinées par nos mains qui mélangent dans les seaux les fruits qu’elles ont pelés puis découpés. Les boissons de mon tamara’a seront agrémentées de Coca, de Fanta, de Sprite, de sirop Singapour, de jus de fruits pur et d’un peu d’eau.

Ensuite les brochettes. Morceaux à piquer sur les baguettes. Odeurs de viande après vapeur d’alcool. Bonne ambiance. Humeur joyeuse. Parfois entrecoupée de consultations urgentes.

Les salades se multiplient. Pour tous les goûts. Tamara’a viande, tamara’a poisson, tamara’a légumes, tamara’a fruits.

Le barbecue, demi-fût est lancé. Alexis aux commandes. Eau à la bouche avec des extraits de cuisson. Tamara’a qui s’annonce d’enfer. Ou de paradis.

Juanita, la femme de ménage qui a pris ma maison en main depuis trois mois, s’active avec ses filles dans la cuisine. J’y suis interdit de séjour.

Pluie +++. Tamara’a arrosé ? Déluge, seaux d’eau chaude. Une bonne et  vraie mousson. Obligé de couvrir le barbecue. Moral qui baisse.

Le soleil revient aussi rapidement qu’avaient surgi les nuages. Tamara’a sec.  Moral qui remonte. Comme ma vie à Tubuai.

MatauraTubuai, Australes, Polynésie Française, tamara'a

Le monde arrive. 18 heures. Heure polynésienne pour le repas.

Je ne pensais que l’on pouvait faire pire en tee-shirt Le proviseur du collège nous a encore prouvé le contraire Il va les chercher dans une boutique de Los Angeles. Je me demande même encore si c’est légal, des couleurs pareilles. On dirait du Vaserelli revisité par Janis Joplin.

Bâtons rompus. Glace rompue. Les invités ne se connaissaient pas obligatoirement. La sangria a aidé. Découverte pour mes amis polynésiens. Le Komo a sondé les amygdales des franis.

Lumières éteintes. Coupure ? Il est minuit.

« Joyeux anniversaire »

Deux immenses gâteaux.

MatauraTubuai, Australes, Polynésie Française, tamara'a

29 ans : Géraldine

100 ans :…

Emotion. Emotion. Pas au courant du tout. D’où ma personne « non grata » dans les cuisines.

Il va falloir donc que je fasse du parapente au dessus de Punaauia. De quoi réveiller mes vieilles artères. Très vieilles, semble-t-il.

Kévin s’échoue devant les vidéos de Renaud. Il est 4h30.

Repos.

Ça tape au carreau. Urgence ? J’ouvre un œil. Le gauche, bien sûr. 6 heures du mat.

« Bonjour, Taoté. On vient manger du gâteau et regarder des films. »

Déboussolant. Consternant. On ne dira pas désopilant. J’ai les cheveux qui poussent lentement vers l’intérieur. Tamara’a bien arrosé. Pas que la pluie.

« Je veux voir des films d’horreur. »

« t’as quel âge ? et ta sœur ? Et toi, la maman t’es d’accord ? »

8 ans, 4 ans. Sans problème. Zombie Hunter de 2013.

Je laisse. J’abandonne en pâture le réfrigérateur pour me réfugier dans l’édredon. Antalgique.

Téléphone.

«J’ai couché avec une tahitienne. Avec des capotes fluo ! » Il est sept heures du matin. Toujours le même jour, bien entendu.

Appel de Tahiti. En fait pour me reprocher de ne pas avoir prévenu de mon hospitalisation. Excusables. Ils ne pouvaient pas être à mon tamara’a.

Café. J’ouvre le frigidaire. Vide. Trois cuisses de poulet se battent avec un fond de salade de pomme de terre. A savoir que les cuisses ne viennent pas du même animal. C’est l’histoire immuable du deux contre un.

Englouti le gâteau. Disparues les viandes. Volatilisées les salades. Evaporées les boissons. Les coffres se sont remplis à mon insu.

Pâteux. Tamara’ a lourd à digérer.

La mère revient avec les deux gamins.

« Je vais voter »

Le grand veut la télé pour chez lui. La petite emporterait bien le casque Bluetooth.

Pillage assuré. Surveillance renforcée. Heureusement, ils finissent par se disputer une tablette tactile. Puis la petite s’endort. La nuit tombe.

Olivier passe aux nouvelles.

« Ta mère. Elle revient quand ? »

Annoncée pas avant 11 heures du soir, je décide de mettre la table. Les enfants se réveillent. Toujours ce rapport avec la bouffe. Donc trois cuisses à quatre. Avec le fond de pommes de terre.

« T’as rien d’autre ? T’es riche, Taoté »

Et je te fouille le frigo.

Rien. Déçu.

Je me retrouve seul avec les deux mômes. Je craque. 1 seule et pauvre heure de sommeil sur ma gueule de bois.

Décubitus dorsal. Les yeux au plafond. Emplis de graviers. Coma.

Un enfant entre dans la chambre et se jette dans un sac en papier. Suivi d’un adulte. Il est un peu plus de 23 heures. Hall de gare. Heure de pointe. Guichet pris d’assaut.

« On finit de manger ton tamara’a puis tous le monde va se doucher dans ta salle de bain. On commence avec les enfants. »

L’anesthésie disparait lentement. Je réalise encore difficilement. Un vrai reset.

Grand bruit.

« Taoté, taoté ! Viens vite. »

Un des enfants a réussi à arracher les rideaux de douche. Ils trainent dans l’eau, baignent au milieu des serviettes, recouvrent les flacons de shampoing renversés, laissent entrevoir plusieurs savonnettes utilisées dans leur emballage cartonné.

Je craque. Lâche mon venin, fulmine, invective, insulte, maudis.

Volée de moineaux. Tout le monde dans les voitures.

Enfin dormir.

Fin du bizutage sur Tubuai. Tamara’a bouclé.

« Iles à la dérive » Ernest Hemingway. Cadeau du Taoté Raymond Dupont

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